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Brésil: “il y a tous les jours des manifestations contre le nouveau gouvernement de droite”

Entretien avec Gianni Fresu réalisé par Sébastien Madau, “La Marseilleise”, mercredi 26 octobre 2016

Le 31 août 2016, la présidente du Brésil Dilma Rousseff était destituée suite à un processus de destitution. Une démarche orchestrée par la droite et qui s’apparente à un coup d’Etat institutionnel. Deux mois plus tard, où en est le Brésil? La droite au pouvoir a-t-elle enclenché sa politique de régression sociale? Que reste-t-il de l’offensive contre la gauche gouvernementale? Et ce alors que le mouvement social est en train de se mobiliser face aux premières mesures libérales, notamment dans l’Education. Le point avec l’italien Gianni Fresu, professeur associé de philosophie politique à l’Université fédérale de Uberlandia (Brésil).

– La situation au Brésil a démontré qu’il n’était pas nécessaire de tirer des coups de feu pour opérer un coup d’Etat.
Effectivement. On note l’articulation d’institutions cuturelles (médias, fondations, intellectuels, éditeurs) que Gramsci définissait “appareils hégémoniques de la société civile”, dont la fonction consiste à former l’opinion publique, conserver les équilibres existants ou fomenter un climat de rejet envers les forces gouvernementales responsables d’avoir bouleversé ces vieux équilibres, en vue d’obtenir leur destitution. L’utilisation systématique et politique du pouvoir judiciaire, avec une manipulation médiatique permanente, ont atteint au Brésil des niveaux irréversibles. On travestit la réalité au service de la domination qu’on veut consolider. Aucun espace critique ou de resistance ne trouve de canaux officiels d’expression formelle, la lutte pour le monopole des organes destinés au formatage de l’opinion a été gagnée. Les militaires peuvent tranquillement rester dans leurs casernes, la liberal-démocratie a élaboré des instruments bien plus efficaces que les bruits de bottes et les marches au pas.
Au Brésil, il n’existe pas un journal qui ne soit aligné sur les intérêts du monde de l’entreprise et des vieux équilibres socio-politiques. Il est encore plus difficile de trouver dans les télévisions des approches critiques. Le principal groupe TV national, Rede Globo, né sous la dictature, a été protagoniste de cette création d’un climat généralisé d’opposition à Dilma Rousseff et Lula. Au-delà du jugement subjectif sur le gouvernement écarté, il demeure une blessure, sur les règles démocratiques minimales, perpétrée sciemment à travers le rôle actif et militant des médias nationaux. Quand les appareils hégémoniques privés des classes dominantes se mobilisent, seuls comptent les rapports de forces entre majorité et minorité. Y compris sans aucune légitimité populaire. 

– La droite a réussi à destituer Dilma Rousseff. Au-delà du départ d’une présidente, quelles conclusions peut-on tirer de ce processus?
Cette opération avait deux objectifs. Le premier concerne le rôle à l’international du Brésil, au sein des Brics (Brésil, Russie, Inde Chine, Afrique du Sud). Ce n’est pas un hasard si la situation s’est accélérée quand ces nations ont annoncé vouloir créer une banque d’investissement propre capable de rester en dehors des règles du FMI et de la Banque mondiale. Les Etats-Unis ont la dette publique la plus élevée au monde qu’ils peuvent alimenter grâce au fait d’être les détenteurs de la monnaie au coeur de toutes les transactions internationales. Cette hypothèse, avec le risque de soustraire l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine du circuit du dollar représente un danger de mort pour Washington qui a, ce n’est pas un hasard, commencé à oeuvrer sur plusieurs fronts (Ukraine, Syrie, Hong Kong, Amérique latine) avec l’objectif de destabiliser les principes de ce bloc. Le second objectif porte sur les équilibres sociaux internes, menacés par une politique redistributive qui, malgré mille contradictions, était en train de créer un nouveau bloc social derrière le gouvernement parmi les couches sociales les plus pauvres et les zones territoriales les plus retirées.
Tout cela était inacceptable pour les classes qui depuis toujours font la pluie et le beau temps ou la traditionnelle élite politico-sociale des régions les plus économiquement fortes.

 

– Dilma Rousseff a été destituée pour des “erreurs” politiques mais rien d’illégal en soi. Comme si l’oligarchie avait profité de moyens constitutionnels à disposition pour éloigner un adversaire politique.
Beaucoup d’erreurs politiques ont en effet été commises. Parmi elles, celle d’avoir choisi comme vice-président justement Michel Temer qui est devenu président. C’est tout à fait le symptôme de la recherche continue d’un compromis a minima avec cette composante sociale du Brésil peu ouverte, elle, à se faire embarquer dans des changements sociaux substentiels. Que le Parti des Travailleurs (PT) ait montré beaucoup de limites dans son action gouvernementale ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais ce n’est pas de ça dont il s’agit. Sinon, des gouvernements seraient renversés tous les ans ! Là, que ce soit l’offensive contre Dilma Rousseff, à travers la destitution sans fondement juridique, ou celle judiciaire contre Lula, elles font partie d’une attaque concentrique, multiple et articulée. Et quand les preuves manquent, on les fabrique. Il n’y a rien de concret du point de vue judiciaire, mais les médias ont créé un climat de haine qui, même si principalement destiné au PT, se nourrit de mots d’ordre anticommunistes et de haine de classe envers toute hypothèse de politique sociale redistributive. Il y a là une opération visant à déplacer économiquement, culturellement, ou au niveau international, le pays à droite. D’ailleurs, le juge Moro, protagoniste des actions contre Rousseff et Lula, est cité pour être candidat de la droite à la présidentielle.
La discussion au Sénat le 29 août dernier a montré une opération illégitime. Non seulement, la modulation de bilan contestée à Dilma Rousseff a été adoptée par les présidents précédents mais même par des gouverneurs d’Etats qui ont condamné cette pratique. Le reproche majeur serait sa responsabilité dans la crise économique du pays. Une objection politique pour émettre une sentence juridique.

 

– Qui sont les instigateurs de cette destitution? De quels secteurs proviennent-ils? N’étaient-ils pas impliqués dans des enquêtes pour corruption?
Il s’agit des traditionnels donneurs d’ordres du pays, à savoir la grande bourgeoisie industrielle et rurale même si le gros des manoeuvres de subversion de ces deux dernières années provient de la petite et moyenne bourgeoisie. Ils forment un bloc social pro-Américain, libériste, anticommuniste et traditionnaliste. Lors des manifestations anti-Rousseff, la dictature était fièrement revendiquée, et une des principales invocations était justement l’intervention de l’armée.
Le Brésil a à la fois une bourgeoisie dynamique, moderne et mondialisée, mais aussi de vieux secteurs parasitaires. La tendance cyclique et historique à la subversion réactionnaire, est exactement la conséquence de cette situation : les changements des rapports sociaux doivent intervenir en évitant rigoureusement l’irruption sur la scène sociale et politique des masses populaires qui, au contraire, devaient être rendues passive. A chaque fois, la solution aux crises a été trouvée dans des voies autoritaires et antidémocratiques.

 

– Qulles seront les premières mesures de la droite au pouvoir?
Le gouvernement Temer a déjà annoncé son agenda selon les recettes du FMI, ayant échoué en Argentine: réduire la dette en taillant radicalement la dépense publique dans la santé, l’école et l’université, la sécurité sociale et en privatisant ce qui reste de l’intervention de l’Etat. L’université publique, par exemple, ces douze dernières années, a été l’objet d’un projet de développement et a reçu de grands investissements pour fournir au pays une classe enseignante ample et articulée sur l’échelle nationale, mais également avec l’intervention économique pour favoriser l’accès aux classes sociales et composantes ethniques jusque-là exclues de la possibilité de faire de hautes études. Bien, le gouvernement a annoncé une réduction des financements d’environ 45% des ressources de l’Etat. Cela signe pratiquement la fin de ce système au bénéfice des universités privées, malgré leur piètre qualité, les énormes coûts pour y accéder et la sélection sociale.
Une autre annonce porte sur les rapports entre capital et travail. Et la volonté de les rééquilibrer en faveur du premier à travers l’augmentation du temps de travail, la baisse des salaires, la précarisation des contrats. Enfin, le gouvernement veut ouvrir au privé et aux capitaux étrangers les énormes resources naturelles dont dispose le pays et que les gouvernements PT avaient cherché à maintenir sous contrôle public. L’eau, le pétrole et les forêts sont dans le viseur des intérêts économiques spéculatifs qui ont soutenu le coup d’Etat. Ce sera certainement une coincidence mais le gouvernement a déjà programmé la discussion finale pour la privatisation de la réserve naturelle en eau de Guarani, une des plus grandes du monde, aux groupes Nestlé et Coca Cola.

 

– Quelle a été la réaction de la gauche brésilienne? Existe-t-il un mouvement social qui pourrait renverser ce processus ou faudra-t-il attendre les prochaines élections?
La réaction a été remarquable, vaste et dans tout le pays. Au contraire, je crois que la dramaturgie de ces événements a réimpulsé la participation populaire et l’activité de la gauche, qui dans la dernière période des gouvernements PT semblait assoupie et sur la défensive. Il ne se passe pas un jour sans manifestatons, déclarations et mobilisations contre ce coup d’Etat.

 

– Au-delà de ce coup d’Etat institutionnel, ne faudrait-il pas porter un regard sur l’action de la gauche au pouvoir? Quel est son bilan?
J’ai déjà évoqué les limites de son action. Quant aux aspects positifs, il y a des résultats incontestables, obtenus dans une période de forte offensive internationale du libéralisme, marquée dans les autres pays du monde occidental par une nette aggravation des conditions de vie et de travail, l’augmentation de la misère et de l’effet ciseau entre richesse et pauvreté. Sans oublier un recul des droits sociaux. Au Brésil, ces dernières années, le PIB a été multiplié par quatre, en permettant la création de 21 millions d’emplois, favorisant l’abandon du seuil de pauvreté absolu pour 35 millions de personnes, la construction d’un million et demi de logements sociaux et en brisant le filtre de classe qui empêchait les couches les plus pauvres d’accéder au système de formation.
On peut critiquer les modalités d’intervention, la fameuse “Bourse famille”, mais il est indiscutable que s’est produit une redistribution de la richesse inédite dans l’histoire du Brésil. Alors oui, dans un pays où une seule famille peut contrôler d’énormes propriétés et où les étendues servent à la spéculation, aucune démocratisation ne sera possible sans une réforme agraire. Rien que d’en parler au Brésil, c’est évoquer le diable, cela crée les conditions d’une guerre civile, mais cela reste la clé. Le Mouvement des Travailleurs sans terre représente une des bases les plus organiques, vives et dynamiques des gouvernements de ces douze dernières années. Toutefois, ni Lula, ni Rousseff n’ont donné suite aux projet de réformes essentiels de sa plate-forme programmatique, au contraire, ils ont souvent donné des signaux allant dans la direction inverse. Comme quand Dilma Rousseff a confié le ministère de l’Agriculture à un représentant lié aux grands groupes nationaux et multinationaux que contrôle de manière oligarchique le milieu rural.

 

– L’ancien président Lula pourrait-il jouer un rôle dans le futur du Brésil? Et Dilma Rousseff?
Difficile de répondre. Dilma Rousseff s’est défendue avec dignité des accusations à son encontre, en affirmant n’avoir eu peur que deux fois dans sa vie: quand elle a été torturée par les militaires sous la dictature et quand elle a découvert d’être atteinte d’un cancer. Elle a conclu son intervention en indiquant que son unique peur sera pour la mort de la démocratie dans son pays. Elle sort sans nul doute debout de cette affaire, en devenant un symbole de résistance et en récupérant ces soutiens populaires qu’elle avait perdus durant son mandat. Toutefois, la campagne médiatique contre elle et Lula est si forte que cela rend extrêmement difficile une nouveau défi à la première personne face à ce bloc social protagoniste de leur défenestration.

 

Entretien réalisé par Sébastien Madau: 

http://www.lamarseillaise.fr/analyses-de-la-redaction/decryptage/53845-bresil-il-y-a-tous-les-jours-des-manifestations-contre-le-nouveau-gouvernement-de-droite